Payen de La Garanderie
Isabelle

Devoir de lexicologie sur les parasynonymes

Meurtre - Crime - Assassinat

 

Meurtre, crime et assassinat sont trois termes relevant avant tout du domaine juridique et souvent utilisés comme synonymes d'homicide dans leur acception courante. Toutefois, des usages différents existent et nous allons étudier les traits sémiques pouvant amener à les différencier et, ainsi, à lever la synonymie apparente.

 

Corpus d'étude :

1/ La Police judiciaire enquête actuellement sur un meurtre - crime - assassinat
2/ L'homme fut jugé pour [son ou ce] crime - meurtre - assassinat
3/ Condamner quelqu'un pour assassinat - meurtre
4/ Depuis 1981, l'assassinat n'est plus puni de la peine de mort.
5/ Le meurtre commis avec préméditation constitue un assassinat (Code pénal)
6/ L'assassinat des valeurs humaines.
7/ Vent de panique sur l'île : il ne se passe pas de semaine sans qu'il y ait une bonne dizaine de meurtres.
8/ J'ai des envies de meurtre !
9/ Crier au meurtre
10/ La laisser seule serait un meurtre
11/Ce n'est pas un crime que demander de l'aide.
12/Crime contre l'humanité
13/ " J'ai conçu pour mon crime une juste terreur. " (Phèdre, Racine)
14/ Partout, le crime triomphant.
15/ Un très grand crime
16/ Pousse-au-crime

Analyse du corpus :

Nous allons procéder à l'étude détaillée de la distribution de chaque exemple du corpus d'étude, partant des acceptions premières pour arriver aux plus dérivées. Nous pouvons par ailleurs remarquer dès lecture de cet ensemble que les trois polysèmes ne sont pas dotés de la même amplitude à la dérivation

(1) : La présence des trois termes indique une distribution libre pour cette phrase. Nous sommes dans le contexte le plus général, celui du policier et du judiciaire où un homicide volontaire a été commis. Il ne semble y avoir aucune préférence pour l'une ou l'autre occurrence.

(2) et (3) présentent des constructions verbales dans lesquelles nous repérons déjà des différences. Pour le deuxième exemple, la distribution semble en effet libre mais une nuance est toutefois à apporter : le verbe juger ne peut être employé avec crime que si ce dernier est accompagné d'un adjectif possessif et démonstratif. Ce besoin de précision peut nous faire entrevoir des applications plus larges du mot crime par rapport aux deux autres. De même, l'exemple (3) où la distribution est libre uniquement entre meurtre et assassinat avec le verbe " condamner ". Pour utiliser ce verbe avec crime, il faudrait qualifier ce dernier soit par un adjectif, soit par un complément du nom ce qui a tendance à confirmer notre hypothèse.

(4) présente un cas de distribution complémentaire avec un usage spécifique d'assassinat : s'il serait théoriquement possible de prononcer la même phrase avec crime ou meurtre, un locuteur francophone percevra immédiatement qu'il y a une réelle différence de sens entre ces propositions. Principalement pour la raison qu'illustre l'exemple suivant.

(5) : La distribution est ici strictement complémentaire. Il s'agit d'une définition de l'assassinat venant du Code Pénal, donc d'un ouvrage de référence en matière juridique au sein de laquelle on trouve également le mot meurtre. Elle nous informe ainsi de la différence essentielle entre ces deux mots : la préméditation de l'acte. On note également ainsi qu'assassinat est donc plus spécialisé que meurtre

(6) amène à réfléchir sur un emploi plus figuré d'assassinat où il y a anéantissement également mais pour une notion abstraite et englobante ou pour une institution. On conserve donc le trait sémique de la disparition mais non plus simplement appliqué à des personnes physiques ou morales.

(7) est un cas de distribution complémentaire. L'incertitude règne encore sur la source de ces " dizaines " de drames qui se déroulent et l'on ne peut donc parler d'assassinat. De même, crime ne convient pas ici car il ne serait pas assez précis.

(8) : cette phrase exclamative, au-delà de sa modalité, laisse transparaître un autre trait sémique essentiel du meurtre dans sa distribution complémentaire, celui de la violence de la chose. Le meurtre est donc impulsif où l'assassinat est pensé, plutôt violent tandis que l'assassinat peut se faire par un biais plus détourné.

(9) " Crier au meurtre " est une expression qui peut se comprendre de deux façons différentes, au sens propre ou dans un sens ironique et donc plus figuré. Dans les deux cas cependant, elle signifie le fait de se plaindre bruyamment de quelque chose, comme si quelqu'un était mort. L'expression est figée et la distribution est donc complémentaire.

(10) et (11) portent sur deux termes différents mais montrent la même capacité d'extension de meurtre et d'assassinat.

(12) : S'il s'agit d'une notion définie officiellement en 1946, l'expression est intéressant à considérer dans son ensemble, non seulement comme l'une des variétés de crime pouvant exister au milieu d'autres mais aussi pour le trait sémique que laisse entrevoir cette expression : " qui porte atteinte à ", qui ne se limite alors plus à une personne mais qui peut aller au genre humain en son entier. De même, on pourra parler des causes du crime grâce à des termes qualifiants, par exemple dans les expressions crime passionnel ou encore crime gratuit où le mobile ne sera pas identifiable.

(13) Dans cette citation, comme dans beaucoup d'autres tragédies, crime est synonyme de faute par rapport à une norme, notamment comme le montre l'usage de l'adjectif possessif " mon ", impossible avec les autres termes. On constate donc l'acception dérivée beaucoup plus large du mot.

(14) Cas de distribution complémentaire, l'usage est ici littéraire et absolu. Il s'agit du fait de commettre des crimes, de façon générale. Nous retrouvons là encore le caractère plus général du terme crime.

(15) : La distribution est ici complémentaire. En effet, parmi les trois termes proposés à notre analyse, seul crime est graduable et donc susceptible d'être mis comme ici à un plus haut degré. C'est lié au caractère englobant de crime : les autres termes ont un caractère indéniable de gravité tandis que crime est un mot que l'on peut ou doit préciser.

(16) est une expression figée de la langue française et lexicalisée comprenant le mot crime, celui-ci étant perçu dans un sens figuré, celui de faute. Un pousse-au-crime est donc quelqu'un encourageant à commettre un acte plus ou moins répréhensible. En contexte, l'expression sera donc plutôt ironique, indiquant par contraste avec la gravité première du terme la légèreté de la faute qui sera commise : on l'utilise ainsi souvent dans le domaine des plaisirs de la table. La distribution sera évidemment complémentaire pour ce cas.

 

Tableau récapitulatif :

 
Homicide volontaire
Infraction aux lois
Préméditation
Impulsivité
Délit grave sans homicide
Graduable
Assassinat
+
+
+
-
-
-
Meurtre
+
+
-
+
-
-
Crime
+
+
-
-
+
+

 

L'étude de la parasynonymie de ces lexèmes permet également de révéler l'existence d'un lien hyperonymique entre ces trois termes, donc hiérarchisés, crime étant plus général que meurtre étant lui-même plus général qu'assassinat. L'assassinat et le meurtre sont donc des crimes. D'ailleurs, ce sens plus général du mot crime se retrouve en diachronie où, étymologiquement, crimen signifiait aussi " décision ".
En dernier lieu, il est intéressant de constater cette fois en diatopie que ces nuances ne se retrouvent pas de la même manière dans les autres langues, par exemple en anglais ou crime sera tantôt traduit murder comme meurtre ou tantôt crime.